Publication : Tout à danser s’épuise (Sombres Torrents, 2021)

Cet ouvrage réunit un ensemble de critiques de spectacles de danse, de performances ou d’expositions articulées entre elles par de courts essais philosophiques. Les premières sont des versions reprises, en partie réécrites, d’articles publiés dans la presse, complétées par quatre textes inédits. Les seconds sont en revanche tous publiés pour la première fois.

La mise en regard de ces différents textes permet de dégager une définition minimale de la danse comme pratique de la dépense et écriture de cette perte. Doublement étayée sur l’argument vitaliste de Paul Valéry, qui rapporte l’émergence de la chorégraphie à « la conscience d’avoir trop de puissances pour nos besoins », ainsi que sur la notion de « dépense », pensée comme évacuation de notre « part maudite » par Georges Bataille, la réflexion développe l’idée selon laquelle la danse est essentiellement une fonction vitale détachée de ses buts, dont le travail du négatif peut être mis en scène. Cette anthropologie de la danse s’ouvre au cours de l’ouvrage à un discours de portée philosophique, croisant considérations esthétiques et politiques.  

« Tout à danser s’épuise », titre dérivé d’une citation d’Hervé Guibert, indique la voie d’un déterminisme fondateur de la danse, comme si la dépense d’énergie représentait un destin auquel nous ne pouvions échapper, une économie vitale que le chorégraphe se réapproprie en l’émancipant de son fonctionnalisme biologique. Posée en regard d’une analyse de la modernité comme injonction toujours plus forte à vivre intensément et du développement de l’idéologie néolibérale comme un dispositif de capture et d’instrumentalisation de nos fatigues, la problématique répond au besoin de comprendre en quoi la danse contemporaine, et ses formes dérivées, traduit d’une part l’emballement de nos rythmes de vie et constitue d’autre part un moyen d’y résister.

Art littéralement futile, qui laisse échapper son énergie motrice, et désœuvré, qui déroge à la définition traditionnelle de l’œuvre, la danse peut en effet faire de son caractère dispendieux un levier d’émancipation à l’égard du divertissement, du productivisme et du fonctionnalisme du monde contemporain. Il s’agit alors de contribuer modestement à la pensée d’une éthique chorégraphique qui retrouve le goût de la dépense gratuite, de plaider en somme pour une réappropriation critique de nos pertes d’énergie.

L’ouvrage est composé d’une introduction, d’une dizaine de textes critiques (intitulés « Figures »), de quatre courts essais qui organisent son chapitrage (« Excitation », « Exténuation », « Extinction », « Expiration ») et d’une conclusion. Ces quatre parties marquent une progression logique entre quatre temps, formant le parcours d’un corps qui s’épuise à danser. Il part de l’exposition des stimulations qui le mettent en branle jusqu’à la consommation de ses dernières ressources, ouvrant sur un temps d’immobilité mortifère, puis sur celui de sa postérité, nécessairement post-chorégraphique.

Editions Sombres Torrents